L’affaire Epstein revient avec fracas au cœur du débat public français, et cette fois, il ne s’agit plus seulement d’un scandale américain aux ramifications internationales. La publication d’un nouveau livre d’enquête consacré au “volet français” de l’affaire relance brutalement les interrogations sur les réseaux, les complicités et les protections qui auraient permis à certaines figures influentes d’agir pendant des décennies dans une relative impunité.
Publié ce 20 mai, l’ouvrage du journaliste d’investigation Frédéric Ploquin, Epstein : les secrets de la filière française, provoque déjà une onde de choc médiatique et politique. À travers plus de 300 pages d’enquête, l’auteur affirme que l’affaire Epstein possède un ancrage profondément français, bien plus important que ce que les autorités ont longtemps laissé entendre.

Le livre revient notamment sur le rôle central de Jean-Luc Brunel, ancien agent de mannequins français, présenté comme l’un des principaux recruteurs de jeunes filles pour le réseau de Jeffrey Epstein. Selon l’enquête, Brunel aurait bénéficié durant des années d’un système de silence, d’influence et de protection au sein du milieu de la mode, malgré des alertes répétées dès les années 1980.
Mais le véritable séisme vient surtout d’une phrase prononcée par Frédéric Ploquin lors d’une interview accordée à France Info. “L’affaire Epstein est une affaire française”, affirme-t-il sans détour, ajoutant même que “l’épicentre du système, c’était Paris”. Une déclaration particulièrement explosive alors que l’exécutif français avait jusqu’ici tenté de présenter le dossier comme essentiellement américain.
Ces propos prennent une dimension encore plus sensible lorsqu’on les compare aux déclarations d’Emmanuel Macron quelques mois plus tôt. En février dernier, le président français expliquait que “l’affaire concerne surtout les États-Unis” et que “la justice américaine doit faire son travail”. Les nouvelles révélations semblent désormais contredire frontalement cette ligne officielle.
Dans ce contexte déjà tendu, la justice française a confirmé l’apparition de nouvelles victimes présumées. Le parquet de Paris a annoncé qu’une dizaine de personnes supplémentaires s’étaient manifestées récemment auprès des enquêteurs. Le nombre total de victimes ayant pris contact avec la justice française atteindrait désormais une vingtaine.
L’enquête ouverte à Paris vise notamment des faits potentiels de traite d’êtres humains et cherche à identifier d’éventuels intermédiaires ou facilitateurs ayant permis à Jeffrey Epstein et à son entourage d’opérer en France. Les investigations s’intéressent aussi aux réseaux de recrutement et aux soutiens logistiques dont aurait bénéficié le milliardaire américain.
Ces nouveaux développements relancent avec force les demandes de création d’une commission d’enquête parlementaire sur le traitement français de l’affaire. Depuis plusieurs mois, des élus et des associations réclament une telle commission afin d’examiner les éventuelles défaillances institutionnelles, administratives et politiques.
Pourtant, aussi bien l’Assemblée nationale que le Sénat ont refusé jusqu’à présent d’ouvrir cette enquête parlementaire. Une décision qui suscite une vive incompréhension parmi les associations de protection de l’enfance et plusieurs observateurs du dossier.
L’association Innocence en danger a dénoncé ce qu’elle considère comme un “refus de savoir”. Dans un communiqué récent, elle affirme que la France ne peut plus ignorer l’ampleur du scandale alors que des éléments de plus en plus nombreux désignent Paris comme l’un des centres névralgiques du système Epstein.
L’organisation rappelle notamment la présence de l’appartement parisien d’Epstein avenue Foch, les liens de plusieurs personnalités françaises avec le financier américain, ainsi que l’implication de recruteurs et d’intermédiaires français déjà cités dans différentes procédures judiciaires.
Le dossier devient d’autant plus sensible que plusieurs noms influents continuent d’apparaître dans les enquêtes, les témoignages ou les documents publiés ces derniers mois. Certaines grandes fortunes, des figures du monde des affaires, de la diplomatie et du divertissement auraient fréquenté de près ou de loin le réseau Epstein.
Le livre de Frédéric Ploquin insiste également sur l’existence d’un véritable “système d’impunité”, où argent, pouvoir et relations auraient permis d’étouffer des alertes pendant des décennies. Selon l’auteur, les silences institutionnels auraient joué un rôle majeur dans la longévité du réseau.
L’affaire embarrasse aussi les médias français, accusés par certains critiques d’avoir longtemps minimisé le sujet. Alors que plusieurs grands journaux américains ont consacré des centaines d’articles au scandale Epstein depuis 2019, la couverture médiatique française est souvent jugée timide ou tardive.
Pour de nombreux observateurs, le refus d’une commission d’enquête parlementaire risque désormais d’alimenter davantage les soupçons. D’autant que les révélations continuent de s’accumuler semaine après semaine, aussi bien en France qu’à l’international.

Les enquêteurs américains poursuivent parallèlement l’exploitation de millions de pages de documents judiciaires liés à Epstein et à son entourage. Plusieurs associations espèrent désormais une coopération renforcée entre Paris et Washington afin de permettre aux victimes françaises d’obtenir justice.
En arrière-plan, cette affaire soulève aussi une question plus large : celle de la capacité des démocraties occidentales à enquêter réellement sur des réseaux mêlant argent, influence politique et exploitation sexuelle. Car au-delà du cas Epstein, c’est tout un système de privilèges et de protections qui semble progressivement apparaître au grand jour.
Une chose paraît désormais certaine : malgré les tentatives d’étouffer le débat, le scandale Epstein continue de hanter la France. Et chaque nouvelle révélation rend un peu plus difficile pour les autorités de prétendre qu’il ne s’agit que d’une affaire étrangère.